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La pastorale face à l'euthanasie

Francis Denis

29 septembre 2016
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Cette semaine se tenait à Cornwall, l'Assemblée plénière des évêques catholiques du Canada. Lors de cette rencontre annuelle, les évêques de partout au pays se sont réunis pour prier, réfléchir, discuter et prendre des décisions concernant les grandes orientations de la Conférence pour l'année à venir. Suivant un agenda bien rempli, les évêques ont donc pu aborder plusieurs thèmes relatifs à la réalité pastorale propre au Canada. Parmi les sujets abordés cette année, l'euthanasie a certainement retenu l'attention des participants.
La pastorale devant l'euthanasie
La question de l'euthanasie au Québec et au Canada est une problématique relativement nouvelle puisque les législations permettant une telle pratique sont apparues dans le courant de cette année. La CECC a donc fait appel au Cardinal Willem Eijk, archevêque d'Utrecht au Pays-Bas, afin qu'il puisse partager son expérience d'évêque dans un pays ayant une législation très permissive en matière d'euthanasie et de suicide assisté. Dans un deuxième temps, les évêques de partout au pays ont pu se concerter avant d'amorcer ce qui pourrait être le début d'un processus visant à définir certaines balises communes en cette matière. Les évêques catholiques d'Alberta ayant publié un document sur cette question peu de temps avant la plénière, celle-ci n'a attiré l'attention des médias québécois et canadiens qu'à la veille de la clôture de cette rencontre. Manifestant l'urgence d'aborder cette nouvelle réalité, cette polémique va certainement pousser les évêques à réfléchir avec plus d'intensité aux conséquences d'une telle législation sur la pastorale.
De la légalisation de l'euthanasie et du suicide assisté surgissent deux problématiques distinctes, celle de la célébration du sacrement de l'onction des malades d'une part, et, d'autre part, celle de la célébration des funérailles. C'est deux questions appellent à certaines clarifications.
Le sacrement de l'onction des malades, une porte de la miséricorde
Dans un premier temps, la célébration du sacrement des malades dans le contexte précédant une euthanasie demande un discernement approfondi. D'un côté, il y a la réalité objective. Dans le cas d'une personne faisant la demande de l'injection létale causant directement sa mort, il apparaît contradictoire qu'elle demande du même coup le sacrement des malades. En effet, comment célébrer authentiquement le signe efficace d'une foi qui est volontairement niée dans son élément le plus fondamental, c'est-à-dire le sens chrétien de la souffrance ? Le sacrement des malades (anciennement « extrême onction ») ayant pour but d'ouvrir à l'espérance de la vie éternelle et d'accepter le don gratuit de la miséricorde de Dieu dans la vie d'une personne, il apparaît contradictoire que cette personne en face la demande avant de commettre ce que l'Église enseigne comme étant un rejet du don le plus précieux de Dieu : la vie humaine elle-même. Que conclure de cette contradiction?
Du côté pastoral, il apparaît clair qu'un refus pur et simple de célébrer ce sacrement pourrait faire offense au cri de détresse qu'une telle demande représente. En effet, les pasteurs ne peuvent jamais « jeter l'éponge » puisque Dieu accueille toujours celui ou celle qui vient à Lui. C'est ainsi que nous devons comprendre l'appel du pape François ainsi que des évêques du Québec entendues ces derniers jours dans les médias. Bien que le contexte médical et humain de la société risque fort de se détériorer avec les lois 52 et C-14, puisque ces dernières désacralisent la vie et la dignité humaine de tous les citoyens, de son côté, l'Église ne changera pas la posture qui était et qui sera la sienne, celle d'accompagner toutes les personnes qui viennent à elle et qui lui demandent de l'aide. L'absence d'interdiction de célébrer les sacrements des malades aux personnes sur le point de se suicider ne devrait donc ni être comprise comme un encouragement, ni comme un consentement. Au contraire, elle devrait être interprétée comme une porte ouverte aux personnes en détresse sur le point de commettre l'irréparable. Une « porte de la miséricorde » par laquelle la grâce de Dieu pourrait être sentie par l'entremise de la présence aimante et pleine de tendresse d'un frère dans la foi.
Pour ce qui est des funérailles
La célébration des funérailles est une autre question. Il ne s'agit hélas plus d'accompagner la personne vers « sa mort naturelle » mais bien d'accompagner les personnes qui sont encore parmi nous afin qu'elles puissent prier pour le défunt et se sentir elles-mêmes réconfortées par la présence mystérieuse de Dieu.
Prier pour le défunt, contrairement à ce qu'on pourrait penser, n'est pas une évidence. Durant les funérailles, prier pour une personne signifie la remettre dans les mains de Dieu en Lui demandant de bien vouloir l'accueillir dans son Royaume. Cependant, un suicide peut causer du ressentiment et de la rancœur pour ceux qui restent et qui se sentent souvent trahis lorsqu'une personne aimée les quitte de cette manière. Avec la légalisation de l'euthanasie, sa banalisation et l'élargissement de cette pratique dont les premiers signes sont déjà perceptibles à l'horizon, ces blessures seront de plus en plus répandues. L'Église devra donc mettre sur pied une pastorale adéquate d'accueil et d'accompagnement des personnes, nous pourrions dire, « doublement » endeuillées. Les funérailles étant un lieu privilégié pour accompagner et manifester la sollicitude de l'Église, il m'apparaît important qu'elle respecte la volonté du défunt d'avoir des funérailles puisque, malgré l'aspect objectivement contradictoire de sa « dernière volonté » avec la foi catholique, elle peut être une belle occasion d'aider et d'évangéliser.
Ainsi, loin de causer scandale ou de présenter une image de l'Église comme cautionnant cette pratique inhumaine qu'est l'euthanasie, fermer unilatéralement la porte aux familles des défunts serait une erreur tant au niveau de la pastorale d'accompagnement si chère au pape François, qu'au niveau d'une perspective missionnaire.
Bien que les assemblées d'évêques, telles que l'AECQ ou la CECC n'ont pas pour mission de se substituer au jugement pastoral de chaque évêque dans son diocèse, la plénière de la CECC de cette année aura certainement permis aux évêques de partout au pays de réfléchir aux différents scénarios d'adaptation devant les défis de l'effritement de la protection juridique de la dignité humaine au Canada. Les évêques devront faire preuve d'une immense tendresse envers les personnes qui seront, à cause de la pratique de l'euthanasie, de plus en plus blessées et en détresse. En ce sens, garder un esprit et une réglementation fondamentalement ouverts aux personnes m'apparaît le plus à même de servir le salut des âmes.